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Anomalie dans le marché des obligations américaines

1 avril 2010

L’agence de nouvelles Bloomberg annonçait récemment que les obligations de plusieurs entreprises se sont négociées à des taux inférieurs à ceux des titres du Trésor américain. Ces entreprises incluent Berkshire Hathaway, Proctor & Gamble et Johnson & Johnson. Ce phénomène est troublant, car le Trésor américain constitue : 1) l’émetteur qui est perçu comme étant le plus solvable dans tout le marché et 2) la référence pour évaluer l’ensemble du marché obligataire mondial, dont la valeur totalise 88 billions de dollars. Par ailleurs, autre événement incitant à la prudence, l’agence de crédit Moody’s a prévenu le gouvernement américain qu’il risque de perdre sa cote « AAA » s’il ne réduit pas son déficit. Le Trésor américain va-t-il perdre son statut d’émetteur de référence?

Tout d’abord, il faut noter que malgré les exceptions mentionnées précédemment, les taux des obligations d’entreprises demeurent généralement supérieurs à ceux des obligations du Trésor, comme il est démontré ci-dessous : 

Taux des obligations américaines

Source: bank of America / Merill Lynch

De plus, les obligations du Trésor bénéficient d’avantages quasi insurmontables par rapport à celles des entreprises. Parce qu’elles sont adossées aux revenus de l’État, le marché estime que leur risque est moindre. Elles sont également plus liquides, car elles sont émises en montants très élevés et comportent des caractéristiques uniformes. En comparaison, les obligations d’entreprises sont plus petites et présentent des caractéristiques très variées en termes de qualité de crédit, de rang (une même entreprise peut émettre des obligations offrant différents degrés de protection à ses créanciers) et de privilèges de rachat au gré de l’émetteur, entre autres. En bref, il est beaucoup plus complexe d’analyser et de négocier les obligations d’entreprises que celles du Trésor, et le marché exige une prime de taux d’intérêt pour cette complexité.

En conclusion, les obligations du Trésor américain vont probablement demeurer la référence du marché mondial, car aucun compétiteur ne peut rivaliser avec leur liquidité et la profondeur de leur marché. Néanmoins, le fait que certaines obligations d’entreprises se soient négociées à des taux inférieurs signifie que la solvabilité supérieure des obligations gouvernementales (américaines ou autres) n’est pas immuable. Dans les marchés financiers, il n’existe pas « d’émetteur sans risque » et le Trésor américain ne fait pas exception. C’est pourquoi j’estime qu’un portefeuille d’obligations comportant de judicieuses proportions de titres de gouvernements et d’entreprises est probablement plus robuste que s’il n’incluait que des titres gouvernementaux.

Raymond Kerzérho

Président, comité de l’investissement et
Directeur de la recherche
PWL Capital Inc.